HPE et hypersensibilité, quels concepts !

Mis à jour : mai 16

HPE, empathe, hypersensible... Une inflation dangereuse de termes qui fragilise la possibilité de trouver de l'aide face à sa souffrance morale.


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La diffusion de la série télévisée « HPI » sur TF1 a suscité une vague de réactions puissantes sur la toile. Le grand public découvre un terme qu’il ne connaissait souvent pas, faisant protester les personnes concernées (les adultes HPI) qui ne se retrouvent pas dans l’héroïne supposée les incarner. Dans le même temps, les groupes consacrés au sujet sur les réseaux sociaux s’agitent, en brandissant parfois des caractéristiques qu’ils voudraient pour certains voir associées au HPI ou les déterminer mieux que le HPI : le HPE et l’hypersensibilité, tout particulièrement. Mais vouloir à toute force quelque chose — ou affirmer avec aplomb que quelque chose existe — ne le fait pas exister. Sans quoi, votre serviteure demanderait immédiatement « la paix dans le monde » (et un ticket de loto gagnant, cela va de soi).


C’est pourtant un peu ce qui se semble se passer dans cet article récemment paru le 11 mai 2021 sur le site internet aufemin.com (https://www.aufeminin.com/ma-psychologie/haut-potentiel-emotionnel-s4024636.html). Cet article rend compte de l’interview de Nathalie Clobert, et il développe les idées suivantes : (1) Il existe une catégorie de personnes à haut potentiel émotionnel (HPE) telles qu’elles puissent être définies à partir de la théorie de l’intelligence émotionnelle de Salovey et Mayer (1990, 1997) ; (2) Ces personnes HPE, dont les caractéristiques sont décrites dans l’article, seraient identifiables à partir de tests d’intelligence émotionnelle ; (3) Il existerait également une catégorie de personnes concernées par l’hypersensibilité qui se recouperait, mais pas toujours, avec la catégorie des HPE.


La littérature populaire (livres, sites internet, etc.) regorge de prises de positions plus ou moins documentées sur le HPI et d’autres formes possibles d’intelligence. S’attarder sur chacune d’elles demanderait un temps qu’il n’est pas possible d’y consacrer. Toutefois, ma consœur Nathalie Clobert représente un cas particulier dans ce paysage et son point de vue vaut donc qu’on s’y attarde. En effet, elle est psychologue et co-éditrice avec Nicolas Gauvrit d’un ouvrage à destination des professionnels (Psychologie du haut potentiel) qui va paraître le 26 mai 2021. Même s’il ne faut pas présumer du contenu de l’ouvrage, il y a de fortes chances qu’il influence durablement la vision des psychologues cliniciens, et par voie de conséquence le discours des patients en consultation de psychologie.



Le HPE

Les termes « haut potentiel émotionnel (HPE) » renvoient à une expression qui est largement diffusée en ce moment par la psychanalyste Raymonde Hazan dont la dernière prestation télévisuelle sur le plateau d’Hanouna laisse quand même un peu sur la réserve.


Dans l’article paru sur le site aufeminin.com dont nous parlons ici, le HPE est également présenté comme s’il s’agissait d’un fait solidement établi, cette fois en sciences cognitives. Mais il semblerait bien que ce ne soit pas vraiment pas le cas.


L’expression HPE pourrait se traduire en anglais par emotionally gifted. A partir de ces mots-clés (les scientifiques communiquent en langue anglaise pour faciliter la diffusion de leurs idées et résultats), une recherche sur les portails qui répertorient la littérature scientifique peut être conduite. Elle indique que si l’on retrouve ces termes saupoudrés dans quelques articles (e.g., Roeper, 1982), cela ne va pas plus loin, et que le concept dont nous parlons n’ait jamais été réellement mis à l’épreuve des faits empiriques, sinon dans une étude pilote très limitée de Mayer et al. (2001). Très limitée car elle concernait seulement 11 adolescents, ce qui est très peu pour produire des résultats généralisables. De plus, le HPE n’y est pas défini par un score seuil mais par le fait que les adolescents HPE étaient ceux qui obtenaient des scores d’intelligence émotionnelle (IE) élevés. C’est pourquoi Mayer et al. (2001) ne parlent déjà plus de HPE quand ils définissent les emotionally gifted, mais de personnes disposant d’une IE élevée, tel que ces personnes auraient « d’une part la capacité de percevoir, comprendre et réguler leurs émotions, et d’autre part d’utiliser leurs émotions pour faciliter leurs raisonnements. »


La raison de cette subtilité de langage est simple : la notion de HPE développée par Salovey et Mayer (1990, 1997) n’offre pas la possibilité de définir objectivement l’exceptionnalité ; il n’y a pas de score seuil. En effet, la notion de HAUT potentiel ne repose pas seulement sur le fait qu’il existe une échelle de mesure d’une caractéristique. Elle sous-tend également qu’au sein de cette mesure, il soit possible de déterminer une moyenne ainsi que des seuils venant signifier des extrêmes où le haut vient en symétrie du bas, ces deux extrêmes venant totaliser 5% de la population dans une distribution normale. D’où le seuil d’erreur de 5% le plus souvent retenu par les chercheurs en psychologie au cours de leurs études expérimentales : il permet de tenir compte des profils extrêmes qui pourraient fausser le résultat.


Concernant la mesure elle-même, il existe plusieurs théories de l’IE et chacune dispose de son outil d’évaluation. Si l’on se réclame de la théorie de Salovey et Mayer (1990, 1997), c’est que l’échelle utilisée est la leur ou s’y rapporte, comme par exemple, le Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT, 2002) qui se décline en 141 items. Or, cette échelle ne permet pas d’identifier les personnes HPE au sens d’une exceptionnalité quantifiable. Les chercheurs Zeidner, Matthews et Roberts l'ont montré en 2012 dans un ouvrage volumineux (463 pages !) dressant un état de l’art exhaustif du concept d’IE. Le chapitre 2 (p. 37-66) est consacré à la psychométrie appliquée aux tests d’intelligence émotionnelle. Zeidner et ses collègues y soutiennent que que la construction des tests d’IE ne permet conceptuellement pas d’identifier les HPE, et que ces tests seraient finalement plus efficaces à détecter les « sous-doués émotionnels » que les surdoués (Zeidner et al., 2012, p. 60). Ils s’appuient pour défendre ce point de vue sur la méthode employée pour fournir la grille de cotation des questionnaires d’IE, méthode qui fait appel au consensus d’un panel d’experts (consensus scoring).


A quoi renvoie cette méthode ? En simplifiant, imaginons que je veuille construire mon propre questionnaire d’évaluation d’IE dont j’ai rédigé les questions. Une fois cette étape franchie, je dois préciser quelles sont les bonnes et les mauvaises réponses afin de pouvoir proposer une grille de cotation. Contrairement aux échelles de QI pour lesquelles des réponses incontestables existent, les questions de mon questionnaire d’IE n’ont pas de réponses incontestables. Elles renvoient par exemple à des dilemmes sociaux pour lesquels je vais demander à mes répondants de choisir ce qu’ils feraient (le problème est le même pour juger les expressions sur les visages). Pour décider quelle est la bonne réponse, je vais donc réunir un panel d’experts dans le domaine des émotions (chercheurs, etc.) et leur demander quelle est selon eux la bonne réponse à mes questions parmi quatre propositions. Je considèrerai ensuite que leur réponse la plus consensuelle est LA bonne réponse ; et j’attribuerai le point à toute personne qui coche cette réponse quand il répondra à mon questionnaire.


Toutefois, cette manière de procéder écartera nécessairement les surdoués en minorant leur score puisque, par définition, s’ils sont hors-normes, ils ne devraient pas donner la réponse consensuelle. Sinon, ils ne seraient pas surdoués mais dans la moyenne, celle des experts. Voici comment Zeidner et collègues (2012) l’expliquent (traduction libre) :

« Si un item de test pose un problème émotionnel particulièrement difficile, par définition, seul un pourcentage relativement faible de personnes exceptionnellement douées répondra correctement, ce qui signifie que la réponse consensuelle sera certainement incorrecte. Par exemple, sur une question difficile à quatre choix, si seulement 10 % des répondants répondent correctement, au moins 30 % cocheront le choix incorrect le plus populaire. La notation consensuelle pénalisera alors les répondants "corrects" parce que leur réponse s'écarte de la réponse type. En conséquence, leur score d'IE sera réduit de façon artificielle. »


Arrive ensuite le problème des scores-seuils déjà brièvement évoqué plus haut. Par exemple, pour le calcul du QI total lors de la passation d’une échelle de Wechsler, le seuil du HPI a été fixé conventionnellement à 130 sur un continuum de l’intelligence allant de 40 à 160. Ce continuum est rendu possible parce que pour chaque épreuve des échelles d’intelligence, il y a une augmentation progressive de la difficulté permettant de discriminer les personnes en fonction de leurs performances : plus elles répondent juste à des questions difficiles, plus leur QI est élevé et plus ces personnes sont rares. Comment déterminer une échelle de difficulté dans des expressions du visage dont il faut deviner l’émotion qu’elles expriment ? C’est tout bonnement impossible de manière irréfutable. Pour les tests d’IE, il n’existe pas de progression dans la difficulté des items. Un score IE élevé ne signifie pas que l’on est capable de résoudre des problèmes complexes, mais que l’on est capable de résoudre un grand nombre d’items qui ne sont pas nécessairement les plus complexes (qui peuvent même être loupés).


D’autres problèmes sont évoqués par Zeidner et al. (2012), tels que ces problèmes ne se retrouvent pas dans la mesure de l’intelligence cognitive. Nous n'en évoquerons ici que quelques-uns :


(1) Comme les tests de QI, les tests d’IE sont régulièrement remis à jour. Principalement pour essayer de résoudre ce problème de consensus d’experts pour ce qui concerne le test de Salovey et Mayer (MEIS et MSCEIT). Toutefois, contrairement aux échelles d’intelligence, les différentes versions de ce test d’IE ne corrèlent pas bien entre elles. Ainsi, si un sujet passe le MEIS puis le MSCEIT à 24 heures d’intervalle, il obtiendra deux scores d’IE qui peuvent être radicalement différents.


(2) Les études montrent que, chez un même individu, le QI est relativement stable au cours de la vie. Au contraire, le niveau d’IE augmente généralement au fur et à mesure de l’avancée en âge. Cela a fait dire à Zeidner et ses collègues (2012) que l’IE ne se présente pas comme une caractéristique stable sur la durée de la vie, avec les personnes les plus jeunes qui seront presque toujours surpassées par leurs aînés. Une possibilité, pour y remédier, serait qu’il existe des groupes d’âge de référence pour comparer les répondants à ceux de leur tranche d’âge et de leur culture puisque l'IE est aussi très culture-dépendante. Mais ce travail de standardisation n’a pas encore été fait.


(3) Zeidner et al. (2012) regrettent aussi que les théoriciens de l’IE aient toujours failli à définir à quoi correspondait la déficience dans leur concept : : encore la notion manquante d’exceptionnalité, mais cette fois à l’autre extrémité du continuum. En effet, si vous vous souvenez du début de cet article, j’ai développé l’idée que l’exceptionnalité correspond statistiquement aux profils extrêmes, soit 5% de la population dans une distribution normale. Dans ces 5% se trouvent 2,5% des meilleurs scores (le haut potentiel) et symétriquement 2,5% des scores les plus faibles (la déficience). Or, si les théoriciens de l’IE ont tenté de décrire — mais sans quantifier — les caractéristiques flatteuses du haut potentiel, ils se sont toujours bien gardés de tenter une description de la déficience en termes d’IE. Est-ce que cela correspond à l’alexithymie, à une anxiété sociale généralisée, à la psychopathie, à un trouble de la personnalité antisociale ou évitante ?... Nous n’en savons rien, tandis que la déficience intellectuelle (QI < 70) est bien documentée.


En conséquence, il n’est pas possible de déterminer le haut potentiel émotionnel à partir d’un test d’intelligence émotionnelle. Les échelles existantes permettent bien de parler d’intelligence émotionnelle élevée, mais pas d’exceptionnalité (donc de HPE) puisqu’une IE élevée correspond à des réponses majoritairement dans une moyenne, celle des experts dont les réponses ont servi à établir la grille de cotation du test. Le HPE semble donc un concept creux qui ne fait que perturber les gens quand il est présenté par des personnes qui ont voix dans la cité. En consultation, ils ne comprennent pas ensuite pourquoi des psychologues leur affirment qu’ils n’ont pas les moyens réels de leur identification ni même une base documentaire leur permettant de valider les caractéristiques associées à ce HPE qu’ils ont crû se reconnaître à partir de descriptions forcément hasardeuses.



HPE et HPI

Il est à ce stade utile d’évoquer les liens qui pourraient exister entre le HPI et l’intelligence émotionnelle. Ces liens ont été abondamment étudiés dans la littérature pour souvent aboutir à des résultats mitigés (Bastian et al., 2005 ; Brody, 2004 ; Conte, 2005 ; Daus & Ashkanasy, 2003 ; Elfenbein, 2007 ; Joseph & Newman, 2010 ; Locke, 2005 ; Murphy, 2014 ; Roberts et al., 2001 ; Schulte et al., 2004 ; Zeidner et al., 2004, 2012).

C’est la raison pour laquelle la revue de littérature de Zeidner et Matthews (2017) concluait (traduction libre) : « Il existe une base théorique solide permettant de suggérer que les capacités cognitives et l'IE, conceptualisée et évaluée sous la forme d’une aptitude, sont modérément corrélées. Notre revue de la littérature empirique supporte largement les prédictions théoriques. En contraste, les données empiriques indiquent des associations très faibles et inconsistantes entre l'IE et les capacités cognitives. Les études comparant l'IE entre enfants HPI et non-HPI sont plutôt ambiguës et nécessitent d'être répliquées et de faire l'objet de recherches supplémentaires sur des échantillons plus importants. »


Deux méta-analyses ont fait dernièrement état des associations positives mais modérées dont parlent Zeidner et Matthews (2017) dans leur revue, et elles méritent d’être citées :

(1) Abdulla Alabbasi et al. (2020) indiquent que les enfants HPI obtiennent généralement des scores significativement plus élevés que les enfants non-HPI sur des mesures de l’IE (et pas avec le HPE qui n’est pas objectivement déterminable).

(2) Kong (2014) a rapporté que l'IE évaluée avec les deux échelles consécutives produites par Salovey et Mayer (MEIS et MSCEIT), était positivement corrélée avec trois indices d’intelligence cognitive : l'intelligence globale (r moyen = 0,30), l'intelligence verbale (r moyen = 0,26) et l'intelligence non verbale (r moyen = 0,23).


Il semble donc bien que les enfants HPI obtiennent en moyenne et un peu plus souvent que les autres des scores d’intelligence émotionnelle plus élevés, et que cela puisse s’expliquer. L’intelligence émotionnelle a effectivement été considérée par ses théoriciens comme « un sous-ensemble de l’intelligence sociale » (Salovey et Mayer, 1990). Huteau (2013) a postulé que l’intelligence sociale reviendrait finalement à l’intelligence cognitive appliquée à des objets sociaux et y soit soluble. De son côté, Gottfredson (2002) a suggéré que le raisonnement abstrait dans lequel les individus HPI excellent pourrait également les aider à trouver des solutions créatives à des problèmes émotionnels ou relevant d’interactions sociales. Il est également désormais clairement établi grâce à un certain nombre d’études expérimentales que les enfants et les adultes HPI possède des compétences sociales au moins égales — voire supérieures — à celles de leurs pairs dans la population normale (Austin & Draper, 1981 ; Boisselier & Soubelet, 2021, in press ; Lee et al., 2012 ; Lehman & Erdwins, 1981 ; Robinson, 2002 ; Sayler & Brookshire, 1993 ; Shechtman & Silektor, 2012 ; Zettergren & Bergman, 2014).


Pour finir sur cette notion de HPE, personne ne peut nier qu’il existe des personnes qui sont plus douées — et même beaucoup plus douées — que d’autres dans des domaines différents du domaine intellectuel, ce qui inclut le domaine des interactions sociales et du raisonnement émotionnel. Mais nous n’avons actuellement aucun moyen d’identifier ces personnes, les échelles d’IE ne permettant pas de déterminer l’exceptionnalité en l’attente que la recherche y remédie. De plus, il convient de rappeler qu’une intelligence émotionnelle élevée ne renvoie pas à des difficultés de régulation émotionnelle, au non-conformisme ou à l’inadaptation sociale, mais au contraire à la stabilité émotionnelle et à la bonne intégration de ce qui est considéré comme « normal et juste » (le consensus d’expert) chez un individu qui interagit avec ses semblables dans une société donnée. Il faut donc bien se garder de parler de profil atypique lorsque l’on évoque les personnes disposant d’une intelligence émotionnelle élevée.


L’hypersensibilité

L’article publié sur le site AuFéminin évoque également le concept d’hypersensibilité qui est défini de la sorte : « L’hypersensibilité désigne une sensibilité nettement plus élevée aux stimulations et une réactivité émotionnelle plus élevée ».


Même si ce concept n’est pas évoqué par ce mot dans la littérature scientifique et que l’on puisse se poser la question de l’utilité d’une inflation des termes, il est possible d’envisager que le concept d’hypersensibilité émotionnelle puisse se superposer avec celui d’ « intensité affective » proposé par Larsen et Diener à partir de 1987. Selon ces auteurs, l’intensité affective serait une caractéristique individuelle stable qui renverrait au niveau d’intensité moyen auquel les personnes vivent généralement leurs émotions aussi bien positives que négatives. Avoir une haute intensité affective sous-tendrait que ceux éprouvant leurs émotions positives plus fortement que les autres éprouveraient aussi leurs émotions négatives plus fortement. De plus, Larsen et Diener (1987) mettent en garde contre une confusion possible entre l’intensité affective et la sensiblerie ou l’émotivité qu’ils considèrent comme des concepts séparés du leur.

Un questionnaire permet d’évaluer l’intensité affective, c’est-à-dire l’intensité caractéristique moyenne avec laquelle les gens éprouvent des émotions. Il s’agit de l’Affect Intensity Measure (AIM) développé par Larsen (1984). Néanmoins, aucune étude ne semble rapporter son administration à un groupe d’enfants ou d’adultes HPI, et de telles études seraient évidemment les bienvenues. Sous l’angle du concept de Larsen et Diener, il n’est donc pas possible pour l’heure d’affirmer sans l'usage d’un conditionnel prudent que les personnes HPI ont tendance à être « hypersensibles ». Il va de soi que l’AIM n’a pas non plus été administrée à des HPE dont la qualification a été discutée plus haut. La même remarque que pour le HPI s’applique en conséquence.


Au cours d’un échange constructif sur sa page Facebook, Nicolas Gauvrit a émis l’idée que le concept d’hypersensibilité puisse renvoyer au concept de « haute sensibilité » défini sur le plan théorique par Elaine Aron, qui propose son évaluation à partir d’un questionnaire validé en plusieurs langues. Toutefois, Nicolas Gauvrit concevait deux points d’achoppement : (1) Aron présente l’hypersensibilité comme un trait tempéramental et non comme un trait de personnalité, sans établissement clair de son substrat biologique, et (2) elle la présente comme un concept unidimensionnel, alors que des analyses ultérieures montreraient qu’elle se décompose plutôt en 2 ou 3 facteurs relativement indépendants. Nicolas Gauvrit proposait alors que l’hypersensibilité, si elle était considérée à partir du concept de haute sensibilité, puisse ne pas être assimilée à un concept pseudo-scientifique. Mais cela supposait selon lui deux conditions : (1) considérer cette hypersensibilité comme multidimensionnelle, (2) la considérer comme relevant d’un trait de personnalité et non pas comme un trait tempéramental. Mais même encore, il semblerait qu’aucune étude ne rende compte également de l’application du questionnaire d’Aron à des personnes HPI ou supposées HPE. Nous en revenons donc à la remarque faite lorsque l’on considère l’hypersensibilité sous l’angle du concept de Larsen et Diener : il n’est pas possible de relier ces concepts ensemble ou deux par deux en l’état actuel de la recherche.


Enfin, il faut se garder de toute tentation d’autodiagnostic ou de diagnostic sans mesure claire afférente. Cette mise en garde est d’autant plus importante que les humains ont tendance à se surestimer dans certains domaines désirables. Par exemple, en 2004, Ames et Kammrath ont mise en question la relation pouvant exister entre la sensibilité interpersonnelle réelle des personnes (telle que leur capacité à attribuer des intentions et des émotions à autrui) et la perception qu’elles avaient de leur propre sensibilité. Un peu comme pour le QI qui est souvent surestimé dans les auto-évaluations (e.g., Von Stumm, 2014), les chercheurs ont constaté que le lien était faible, voire inexistant, et que la plupart des gens surestiment leur jugement social et leur capacité de lire l'esprit d’autrui. Ils ont également observé que ceux qui faisaient le moins bien preuve de jugement social et de compréhension des autres surestimaient radicalement leur compétence.



L’hypersensibilité, quel concept !

Pour conclure, je reprendrai ici une partie d'une interview que j'ai accordé au Journal des Femmes – Santé le 12 mai 2020 concernant l’hypersensibilité supposée des HPI, quoi que Nathalie Clobert ne la suppose pas dans son interview, mais l'attribue comme une caractéristique qui peut parfois se retrouver chez les HPE. J’y ajoute le paragraphe qui a été « coupé au montage », certainement pour des raisons de nombre de mots permis par le format du site internet :


« Ces personnes [HPI] ont-elles une hypersensibilité émotionnelle ?

Cette question occupe actuellement beaucoup les réseaux sociaux et cela peut se comprendre. Faire face à ses émotions dans un monde changeant et incertain est un défi de tous les jours. Un défi de plus en plus difficile à relever, surtout en ces temps de crise sanitaire et de perte de repères sociétaux. Il faut cependant déjà préciser que les tests qui permettent de déterminer la présence du HPI n’évaluent pas les émotions. Ajoutons qu’aucune étude scientifique au monde, que ce soit chez les enfants ou les adultes, n’a jamais permis d’établir que le HPI pouvait être associé à une plus grande intensité affective ou à de plus grandes difficultés de régulation émotionnelle. Encore moins au fameux « ascenseur émotionnel ». C’est d’ailleurs même le contraire : les études de la personnalité qui ont recherché les liens entre l’instabilité émotionnelle (la dimension Névrosisme dans le modèle du Big Five) et le HPI indiquent toutes une corrélation négative.


On peut donc se demander d’où vient cette association entre l’intelligence et un concept (l’hypersensibilité) qui n’est même pas répertorié dans les classifications internationales ou la littérature scientifique. Il pourrait s’agir d’une traduction approximative du concept d’hyperstimulabilité (overexcitability ou OE en Anglais) qui a été introduit par Kazimierz Dabrowski (1902-1980) au sein de sa Théorie de la Désintégration Positive. Selon ce psychologue polonais, une OE serait une hypersensibilité ou une réaction excessive d'origine biologique à des stimuli externes ou internes. Les OEs permettraient d'atteindre des niveaux de développement plus élevés dans cinq domaines : psychomoteur (énergie et activité physiques élevées), sensuel (expériences sensorielles accrues), imaginaire, émotionnel (plus grande intensité des affects), et intellectuel (curiosité, appétit pour l'acquisition et la maîtrise des connaissances). Néanmoins et à nouveau, les études empiriques qui ont investigué les OEs chez les personnes HPI n’ont pas donné les résultats attendus par leurs auteurs ; les personnes HPI n'obtiennent des scores élevés que dans le domaine intellectuel. Dans les autres domaines, ils ne se distinguent pas de leurs pairs non-HPI.

Il semble donc que l’hypersensibilité décrite par certaines personnes renvoie plus à des difficultés de régulation émotionnelle liées à des expériences de stress ou d’adversité connues dans l’enfance. Qui que nous soyons, HPI et non-HPI, nous sommes tous le produit des deux grandes forces qui gouvernent le développement humain : les gènes et l’environnement. En l’occurrence et concernant l’environnement, notre enfance pèse lourd. Les abus verbaux, émotionnels et physiques, la négligence, l’indifférence, la surprotection, le harcèlement scolaire par les pairs, etc. offrent une voie explicative à ce qui est certainement à tort attribué à une hypersensibilité émotionnelle héritée. Même si le tempérament (la part génétique du caractère) est important, cette hypersensibilité gagnerait bien souvent à être requalifiée en termes d’hypervigilance ou d’anxiété. Car d’un déterminisme qui n’ouvre pas au changement (« Je suis ainsi fait(e) »), il est possible de s’ouvrir à celui-ci, notamment par le biais de la psychothérapie. »


Références

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