La personnalité intelligente

Une étude montre que des niveaux bas de Névrosisme associés à des niveaux élevés d’Ouverture à l’expérience et d’Agréabilité contribuent à des scores de QI plus hauts.

L’intelligence comme la personnalité sont des caractéristiques stables et durables chez les personnes, c’est-à-dire qu’on observe peu de changements au cours de la vie. Néanmoins, ces deux construits ont toujours été considérés comme indépendants l’un de l’autre dans la littérature scientifique en psychologie, même si les deux peuvent s’observer par des différences entre les personnes. Toutes les études qui se sont attachées à rechercher un lien entre la personnalité et l’intelligence ont ainsi rapporté des associations faibles. Ce n’est pourtant pas faute d’hypothèses intéressantes. David Weschler (1950), le concepteur des tests de QI les plus utilisés dans le monde, considérait par exemple lui-même que l’intelligence était une manifestation de la personnalité et que certains facteurs affectifs et motivationnels faisaient intégralement partie du concept d’intelligence.

Le big Five et l’intelligence

Parmi les différents modèles de la personnalité, le Big Five de Costa & McCrae (1992) est certainement le mieux validé par la recherche. Ce modèle propose qu’il soit possible de décrire une personne de manière exhaustive à partir de cinq traits sur lesquels elle se positionne. Comme ces traits sont l’Ouverture à l’expérience, la Conscienciosité, l’Extraversion, l’Agréabilité et le Névrosisme ou neuroticisme, on parle également de « modèle OCEAN ».


Ces traits sont héritables à hauteur de 30 à 60%, l’Ouverture étant considéré comme le plus héritable de tous. C’est également la dimension de personnalité où les liens les plus forts avec l’intelligence ont été trouvés. L’Ouverture à l’expérience n’a pas particulièrement été reliée à la réussite professionnelle. Toutefois, des niveaux bas d’Ouverture ont été associés avec le conservatisme social et politique, ainsi qu’avec l’autoritarisme, l’hypocrisie et une vision morale traditionnaliste. A l’opposé, les personnes ayant une grande ouverture à l’expérience modifieraient plus volontiers leurs croyances, dans la mesure où de plus grands besoins en cognition les amènent à apprécier de réfléchir. Elles seraient également plus curieuses, créatives, et soucieuses d’explorer de nouvelles idées.


Les liens entre l’intelligence et les autres traits de personnalité sont moins évidents dans la littérature scientifique. La plupart des études rapportent une corrélation négative entre le QI et le Névrosisme. Cela tendrait à pouvoir affirmer que plus une personne est intelligente, moins elle a tendance à éprouver d’affects négatifs.


Concernant, la dimension de personnalité allant de l’introversion à l’extraversion, deux méta-analyses successives de Wolf & Ackerman ont conclu qu'elle entretenait peu de liens avec l’intelligence, bien qu’une corrélation tenue mais significative avec l’Extraversion ait finalement été trouvée. Ce lien suggère que les personnes les plus intelligentes ont plutôt tendance à être extraverties. Cette découverte permet au passage de mettre fin au mythe du HPI introverti qui est trop (et à tort) répandu dans le grand public.


Les corrélations entre l’intelligence et la Conscienciosité sont également plutôt faibles et négatives. Pour l’expliquer certains chercheurs ont fait l’hypothèse que la Conscienciosité était un trait que les personnes moins intelligentes possédaient pour compenser leurs capacités dans des environnements compétitifs.


Enfin, les personnes qui ont des niveaux élevés d’Agréabilité tendent à être conviviales et accommodantes dans les situations sociales, et ce trait a rarement été associé à l’intelligence dans la recherche. Les comportements altruistes, qui représentent une petite part du construit qu’est l’Agréabilité, ont néanmoins été associés avec des scores de QI élevés. Mais ces études concernent uniquement les enfants.

Les liens phénotypiques entre le QI et la personnalité

Très peu d’études se sont concentrées sur la part respective de l’environnement et de la génétique dans l’étude du lien entre le QI et la personnalité. Dans ce domaine, Aitken Harris et ses collègues ont rapporté en 1998 des corrélations phénotypiques et génétiques modérées à élevées, avec particulièrement des corrélations élevées entre le QI, la curiosité et la réussite. D’autres chercheurs comme Pincombe et ses collègues (2007) ont trouvé un lien génétique entre l’extraversion et le QI, mais ils n’établissaient pas d’association phénotypique significative entre ce même domaine de la personnalité et le score de QI. Enfin, Luciano et ses collègues (2007) ont montré une association médiatisée génétiquement du QI avec la compétence et le sens du devoir.


Pour essayer d’apporter de la clarté à cette voie de recherche, Meike Bartels et ses collègues ont obtenu en 2012 les données de trois cohortes de jumeaux issues de trois laboratoires européens. Tous les participants avaient passé un test de QI complet à 12 ou à 18 ans (WISC ou WAIS selon l’âge de passation). En tout, ils ont réuni un échantillon de 2488 jumeaux qui avaient tous passé une échelle complète de QI et un questionnaire de personnalité (NEO-FFI). Ces jumeaux venaient de 1289 familles différentes ; 1143 étaient des jumeaux monozygotes et 1345 étaient duzygotes.


Les résultats obtenus par Bartels et al. (2012) indiquent une association phénotypique [1] positive entre le QI et l’Ouverture à l’expérience (r = 0.32) et entre le QI et l’Agréabilité (r = 0.21). Le Névrosisme corrélait négativement avec l’intelligence (r = - 0.10), qu’il s’agisse du QI total comme du QI verbal.


Les résultats obtenus par les chercheurs concernant l’Ouverture à l’expérience sont concordants avec toutes les études réalisées par le passé. Ils sous-tendent que les individus possédant ce trait apprendraient plus vite et seraient plus enclins à modifier leurs croyances.


La corrélation phénotypique modérée trouvée entre l’Agréabilité et le QI est plus intéressante car elle est relativement nouvelle. D’abord parce que les précédentes études qui s’étaient penchées sur ce lien avaient abouti à des corrélations inconsistantes ou alors négatives (ce qui veut dire que plus les gens sont intelligents, moins ils seraient aimables…). Ensuite, parce que le lien positif qui avait été trouvé entre les comportements altruistes et l’intelligence concernaient les enfants, tandis que l’étude de Meike Bartels concernait de jeunes adultes. Or, les questions qui concernent ce trait dans le questionnaire de personnalité utilisé (NEO-FFI) comprennent les conflits familiaux et la confiance en les autres. Le résultat obtenu par les auteurs tendrait donc à appuyer l’hypothèse selon laquelle des aspects uniques de la cognition humaine sont dévolus à la coopération sociale. En conséquence, les attitudes coopératives des personnes qui obtenaient des scores élevés dans le domaine de l’Agréabilité pourraient constituer le facteur sous-jacent expliquant la corrélation avec l’intelligence.


Les auteurs de l’étude ne trouvaient pas de corrélation entre l’intelligence et les autres traits évalués par le Big Five (c’est-à-dire l’Extraversion et la Conscienciosité). Toutefois, ils ont essayé d’aller plus loin dans leur analyse. Ils ont ainsi pu montrer statistiquement que le lien entretenu entre l’intelligence et l’Ouverture, mais aussi entre l’Agréabilité et l’intelligence, concernaient aussi bien l’intelligence fluide que le score total de QI.

Les liens génétiques

Il y avait d’autres résultats intéressants dans l’étude des chercheurs réunis autour de Meike Bartels en 2012, et ces résultats concernent les liens cette fois génétiques que l’intelligence peut entretenir avec différents traits de personnalité. Dans ce domaine, les chercheurs indiquent un lien génétique substantiel entre l’Ouverture à l’expérience et le QI (r = 0.40). Selon eux, cette association serait la résultante de facteurs génétiques largement partagés par ces deux facteurs. Cette découverte confirme pour le moins l’analyse de Costa et McCrae, les théoriciens du Big Five, qui statuaient déjà en 1992 que « l’Ouverture inclut des aspects de l’intelligence ».


Plus encore, Bartels et al. (2012) indiquent une corrélation génétique positive significative entre le QI et l’Agréabilité (r = 0.30) et négative entre le QI et le Neuroticisme (r = - 0.18), allant dans le sens des associations phénotypiques déjà citées plus haut.


Concernant le domaine particulier du Névrosisme, une méta-analyse d’études d’associations pangénomiques (GWAS) de Sniekers et al. (2017) portant sur 78308 sujets indiquait aussi un lien de corrélation génétique entre l’intelligence et le Névrosisme de –.19, et également de –.19 entre le QI et l’anxiété qui lui est souvent associée, indiquant que l’intelligence serait plutôt un facteur protecteur de développer des niveaux élevés à la fois d’anxiété et de Névrosisme. Rappelons que les personnes émotionnellement stables, c’est-à-dire se situant sur le versant opposé du Névrosisme, ont été reconnues pour expérimenter moins d’humeurs négatives. Elles sont amenées à réguler leurs émotions moins souvent que les personnes émotionnellement instables, c’est-à-dire hautes sur le trait Névrosisme. La régulation des émotions nécessitant des ressources cognitives et attentionnelles qui, en même temps, ne sont pas allouées à la tâche en cours, cela pourrait aussi et dans le même temps rendre les individus ayant des niveaux élevés de Névrosisme cognitivement moins performants, ce qui confirme le principe selon lequel plus le Névrosisme — et donc l’anxiété — sont marqués, moins les performances intellectuelles sont bonnes.


Ces résultats pris ensemble suggèrent que la personnalité et le QI ne sont pas aussi indépendants que ce qui a pu être souvent affirmé, et que des niveaux bas en Névrosisme associés à des niveaux élevés d’Ouverture à l’expérience et d’Agréabilité contribuent à des scores de QI plus hauts.


[1] Les études de corrélations génotype / phénotype recherchent l'existence de liens entre les caractéristiques génétiques (le génotype), et les caractéristiques s'exprimant de façon apparente (le phénotype). Le phénotype peut concerner la taille, la couleur des yeux ou des cheveux, mais également la manifestation de traits de personnalité. Dans un questionnaire, on ne mesure pas exactement un comportement manifeste, mais des opinions et des croyances personnelles. C’est pourquoi on parle d’ « d’attitudes ».


Source

Bartels, M., van Weegen, F. I., van Beijsterveldt, C. E., Carlier, M., Polderman, T. J., Hoekstra, R. A., & Boomsma, D. I. (2012). The five factor model of personality and intelligence: A twin study on the relationship between the two constructs. Personality and Individual Differences, 53(4), 368-373.

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