Les réseaux sociaux et les nouveaux prédateurs amoureux

Dernière mise à jour : 25 janv.

Les réseaux sociaux et les apps de rencontre facilitent les rencontres et la communication, mais ils donnent aussi lieu à des comportements de prédation amoureuse d'une rare violence émotionnelle pour les victimes.


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Il y a quelques années à peine, il n’y avait pas beaucoup de possibilités pour faire des rencontres amoureuses. Des amis d’amis, un soir en boîte de nuit, des collègues rencontrés dans le milieu professionnel, quelques téméraires s’inscrivant dans une agence matrimoniale… Et c’était tout. Alors, bien entendu, il fallait faire attention. Déjà parce que les occasions de rencontre étaient rares. Il ne fallait donc pas les gâcher en manquant de faire des efforts. Et puis, mal se comporter pouvait avoir de lourdes conséquences : perdre ses amis, être montré du doigt au travail ou à l’université… Ce n’était donc pas que les humains étaient meilleurs, plus honnêtes, intègres ou engagés. Mais que se comporter en prédateur avait un coût immédiat que les gens – hommes et femmes – n'étaient pas vraiment prêts à payer.


Puis, l’ère Internet a tout changé. Bienvenue dans l’univers de la rencontre 2.0. Ce sont des sites comme Meetic (détrôné notamment par Tinder depuis) qui ont modifié de manière radicale la manière dont il était possible de trouver son âme sœur. Tout à coup, il devenait possible de ne pas avoir un mode de vie favorisant la possibilité de faire des rencontres : il suffisait de se connecter depuis son salon, sans sortir de chez soi. Comme toujours dans tout ce qui concerne Internet et plus largement les réseaux sociaux, les sites de rencontre ont de vrais nombreux avantages. Travailler dans une toute petite entreprise avec peu d’opportunités amoureuses, ne pas aimer les boîtes de nuit et autres lieux de rencontre, être timide, vivre en milieu rural, ne condamne plus nécessairement à la solitude affective.


Mais très vite, cette nouvelle opportunité s’est transformée en enfer en donnant naissance à de nouveaux prédateurs, des consommateurs qui peuvent sévir en toute impunité sur un véritable « marché de la chair humaine », c’est-à-dire sans subir le moindre coût social en retour de leurs mauvais agissements. Les réseaux sociaux et les sites de rencontre permettent effectivement non seulement de multiplier des rencontres à une fréquence impossible autrement, mais également de « recruter » des partenaires amoureux dans des cercles si éloignés de son propre cercle social que l’anonymat reste garanti. Ainsi, on peut se permettre de mal traiter une personne, de la négliger ou de lui opposer la plus parfaite indifférence tout en préservant sa réputation dans son propre cercle social. Il arrive également que des personnes entretiennent par ce biais plusieurs relations à différents endroits, chaque partenaire victime se croyant occuper seul(e) le cœur de l’autre. Voilà comment des personnes qui n’ont pourtant jamais navigué se retrouvent à renouveler sans gloire le mythe du marin « qui a une femme dans chaque port »…


En consultation de psychologie, je rencontre de plus en plus de femmes déstabilisées, parfois en dépression qui se demandent ce qu’elles ont bien pu faire de mal pour mériter ce qui leur arrive. Elles ont entre 18 et 50 ans, ce qui veut dire que les dérives de la drague virtuelle rendent plus compte d’une époque que des mœurs d’une génération en particulier. Et oui, malheureusement, nous parlons bien encore de violences émotionnelles, quoi que ce drame-là, pour l’instant, est encore peu relayé par les médias.


Prenons l’exemple d’Elsa, 26 ans. Pendant le premier confinement de mars 2020, elle fait la connaissance de Benoît grâce à une application de rencontre. Bien entendu, ils ne peuvent pas se rencontrer étant donné les conditions sanitaires. Alors, ils échangent par message à longueur de journée et même de nuit. Ils se parlent par FaceTime, se regardent même dormir à travers la caméra… Benoît est poétique, écrit de longs messages, n’hésite pas à parler de ses émotions. Et surtout, il est attentionné au point qu’il devient le confident d’Elsa dont il tient compte de la moindre interrogation, du moindre doute. La jeune femme a l’impression qu’elle peut tout lui dire et, bien évidemment, elle est amoureuse avant même leur première rencontre. Cette rencontre aura lieu au moment du déconfinement, en mai 2020. Benoît est à la hauteur de ses messages : il présente Elsa à ses amis, à sa famille, consacre beaucoup de temps à leur relation. Puis, au bout de 2 semaines, tout s’arrête, ou presque. Tout-à-coup, Benoît se met à répondre aux messages d’Elsa en économisant ses mots ; fini les grandes envolées de 200 mots. Mais surtout, il met du temps à répondre. Non seulement il peut se passer 24 heures (ou plus) avant qu’un message d’Elsa passe au statut « lu », mais encore il répond plusieurs heures ou jours plus tard. Lorsqu’elle pose des questions et exprime son incompréhension en demandant à Benoît si elle a fait quelque chose de travers, Elsa se voit répondre que c’est la période des examens et qu’il se consacre à ses révisions. Donc, non, rien de grave. Parfois, il lui répond qu’elle « se fait des idées » et qu’il faut qu’elle arrête de trop réfléchir.

Du reste, l’avenir semble d’abord détromper Elsa. Après ses examens, Benoît lui consacre tout un week-end où elle retrouve le jeune homme de l'après confinement : amoureux, attentionné, présent. L’espoir renaît et Elsa est plus amoureuse que jamais. Mais le week-end passé, tout recommence : les messages laminaires, les silences. Parfois, il la contacte spontanément, de préférence le soir. Etrangement, il fait comme s'ils s'étaient vus la veille; il est chaleureux. Mais si elle demande en plaisantant qu'ils se voient au d'échanger des sextos, la conversation cesse. Plus de réponse à son dernier message jusqu'à ce que cela recommence à son initiative à lui des jours plus tard...

Dans ces intervalles, Elsa s’épuise à pister Benoît sur les réseaux sociaux : elle veut comprendre. Elle espionne ainsi son profil Facebook (plus très dynamique et en vogue, c’est vrai), son fil Instagram, son profil Tinder (où il est de retour), guette s’il like ou commente ses stories, espionne la moindre personne présente à ses côtés sur les siennes, fait des stories pour le rendre jaloux, etc. Et cela lui prend beaucoup de temps, l'épuise… Jusqu’au jour où, un matin, Benoît n’existe plus. Il a disparu de ses listes d’amis. Non, Elsa ne souffre pas d’un trouble schizophrénique et n’a pas halluciné leur relation. Benoît l’a juste bloquée sur son téléphone, sur tous les réseaux de messagerie et sur tous les réseaux sociaux.


Mais qu’arrive-t-il exactement à ces femmes ?

Avec la prolifération des sites de rencontre mais aussi des réseaux sociaux, de nouveaux termes sont apparus pour décrire ce type de relation 2.0. Certains sont si récents qu’ils n’ont pas encore trouvé de traduction dans la langue de Molière. On connaissait déjà le catfishing qui consiste à se forger une fausse identité en ligne. Mais d’autres termes sont apparus dont deux décrivent ce qu’a vécu Elsa : le breadcrumbing et le ghosting.


Le ghosting

Le ghosting (transformer en fantôme ou fantômiser pour la traduction) renvoie à des comportements consistant à mettre fin subitement à toute communication avec une personne, tout en ignorant ses tentatives pour rétablir cette communication (Powell et al., 2021). Bien entendu, la personne ghostée ne s’est rendue coupable d’aucun abus (verbal, émotionnel, physique, sexuel) ni de harcèlement.


Le breadcrumbing est un processus plus lent et plus pernicieux. En anglais, breadcrumbing veut dire « chapelure ». Mais la traduction « miettes de pain » est sûrement plus adaptée. En effet, le breadcrumbing renvoie à des relations amoureuses où l’un des partenaires ne laisse que des miettes à l’autre. C’est-à-dire juste assez pour espérer et ne pas rompre, mais pas suffisamment pour se sentir en sécurité. Il s’agit donc bien d’une relation toxique où l’un des partenaires place l’autre dans une position d’attente stérile, position qui décourage de poser des questions par crainte de tout perdre. Puis, lorsque la victime trouve finalement ce courage, elle s’entend souvent répondre : « Je suis désolé(e) que tu te sois fait des idées, je pensais avoir été clair sur le fait que je ne suis pas prêt(e) à m’engager dans une relation sérieuse ». Parfois sinon, c’est le prédateur qui se lasse. Dans ce cas, la rupture a lieu par SMS avec des messages du type : « J’ai essayé, mais je n’arrive pas à éprouver de vrais sentiments pour toi. » Et là, la victime dont l’estime de soi et la confiance en soi étaient déjà minées, s’effondre totalement.


Selon Kelly Campbell, professeur de psychologie à l’Université San Bernardino en Californie, le breadcrumbing est essentiellement une tactique de manipulation émotionnelle visant à rendre une personne dépendante. Son mécanisme consiste à susciter l’intérêt amoureux d’une personne en utilisant les réseaux sociaux et/ou les applications de messagerie. Puis, dans un deuxième temps, à montrer de l’intérêt à cette personne uniquement quand elle perd son propre intérêt, et ce, dans le but de la maintenir dans la relation. Dans le cas, le coupable « sème des miettes » dont le but est de raviver la relation, mais sans fournir trop d’effort. Bien évidemment, le même type de relation peut survenir dans des rencontres qui n'ont pas d'abord été virtuelles, le breadcrumbing référant non pas à la rencontre elle-même, mais à sa nature à partir de la rencontre.


Du côté du prédateur

Kelly Campbell n’est pas tendre avec les personnes qui pratiquent le breadcrumbing, qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes. Selon cette professeure de psychologie, c'est le fait d’individus dont l’estime de soi dépend de la quantité d’attention qu’ils peuvent recevoir des autres. Ainsi, initier une relation dans laquelle ils ne donneront que des miettes à l’autre rend compte de différents traits de personnalité, même les raisons d’un tel comportement peuvent varier d'un perpétrateur à l'autre :

  • Plus ils suscitent l'intérêt des autres et se retrouvent au centre de leur attention, mieux ils se sentent dans leur peau,

  • Ils ont besoin d'être validés par les autres. Ils ne se sentent pas à l'aise ou confiants à moins d'être constamment rassurées par l'autre sur le fait qu’ils sont importants ou précieux,

  • Ils sont narcissiques, même si ce narcissisme ne rend pas forcément d’une enfance trop choyée mais plutôt d’un ego fragilisé par des expériences de l’enfance maltraitantes (négligence, indifférence, abus verbaux, émotionnels ou physiques). En revanche, enfants gâtés ou mal aimés, ils ne se sentent pas coupables de manipuler les autres et de jouer avec leurs émotions.

  • Ils sont déjà dans une relation. Une autre raison pour laquelle le breadcrumbing peut se produire est qu'ils sont déjà dans une relation avec quelqu'un, mais qu'ils cherchent toujours à attirer l'attention des autres.


Du côté de la victime

Kelly Campbell rappelle qu’il y a des signes d’alerte sur lesquels il faut rester vigilant. Même si une relation amoureuse débutante est porteuse d’espoir et qu’il y a eu un coup de foudre, vous n’êtes pas encore amoureux(se), il n’est pas trop tard pour tourner les talons :

  • Les breadcrumbers composent une nouvelle catégorie de prédateurs. A ce titre, ils sont moins investis que leur partenaire, notamment pour trouver des occasions de passer du temps ensemble. Ils font des projets avec elle (lui) mais annulent ou ne viennent pas. Ou alors, ils ne répondent plus aux messages demandant des précisions sur une date ou un lieu convenu, en semblant trop occupés. Ils peuvent même s'absenter pendant un certain temps, c’est-à-dire prétexter une période (voyage d’affaire, examens) où ils seront totalement indisponibles.

  • Leur victime ne sait jamais où elle en est avec eux. Les breadcrumbers sont irréguliers, incohérents, indisponibles et imprévisibles dans l'expression de leur intérêt.

  • Ils soufflent le chaud et le froid. Par exemple, ils mettent beaucoup de temps à répondre aux messages. Ils n’envoient pas de messages régulièrement. Ils peuvent rester en contact pendant quelques jours, voire une semaine. Puis des semaines s'écoulent avant qu'ils ne répondent à nouveau.

  • Ils ont le don d’envoyer des messages au moment où le(la) partenaire commençait à les oublier et à passer à autre chose, ce qui le(la) ramène à la case départ.

  • Il est difficile et même souvent impossible de comprendre ou d’expliquer leurs actions. Leur victime se retrouve souvent dans la confusion ou la frustration après avoir interagi avec eux. Elles vivent avec l’impression constante que c’est de leur faute, qu’elles ont mal fait ou mal compris quelque chose.

  • Les messages des breadcrumbers sont ambigus. Ils ne s'engagent jamais et n'aiment pas être précis. Ils suggèrent à leur partenaire de se voir bientôt, mais évitent de faire des plans précis. Ils parviennent toujours à formuler les choses d'une manière qui donne de l'espoir sans s'engager à quoi que ce soit.

  • lls sèment des miettes de pain à travers différents canaux. Ils ne répondent pas sur le compte Whatsapp de leur victime, mais ensuite ils aiment son post Instagram, ou la victime constate qu'ils ont regardé une de ses stories. Cela les maintient sur le radar de leur victime et les empêche de passer à autre chose ou de les oublier.

  • Si la victime pose des questions sur la véritable nature de la relation, les breadcrumbers esquivent ou disent qu'ils ne veulent pas mettre d'étiquette sur les choses. En réalité, il est probable qu'ils n’aient jamais envisagé la possibilité de s’engager, ce qui est dans la nature du comportement de prédation ; les breadcrumbers ne se contente ainsi que rarement d’une seule proie et se comportent volontiers en opportunistes.

  • Ils n’appellent finalement que pour du sexe. Ils ne le disent peut-être pas clairement, mais s'ils envoient des textos tard le soir au lieu de faire des plans pour se rencontrer, c'est qu'ils ne cherchent qu'une chose. Ils peuvent même envoyer des textos juste pour « voir comment tu vas » sans avoir l'intention de concrétiser la rencontre, mais en s'assurant que leur victime reste éveillée la nuit en pensant à eux. Ils peuvent aussi le faire pour se donner l’impression qu’ils sont dans une vraie relation, mais juste au moment où ils en ont besoin, parce qu’ils ont eu une mauvaise journée où ils se sont sentis fragilisés.


Ce qu’il faut faire si vous êtes victime

Bien entendu, la meilleure solution est de tourner les talons au premier signe. Et ne vous blâmez pas si vous n’y arrivez pas immédiatement ; vous êtes victime et pas coupable. En outre, le breadcrumbing est pernicieux. Il joue sur ce que vous avez de meilleur en vous ; votre capacité à aimer et à faire confiance, votre loyauté et votre honnêteté. Or, on n’est jamais coupable de telles qualités. La faute est du côté d’un prédateur qui manipule sans scrupules (même s’il jurera main sur le cœur que ce n’était pas son intention). L’incapacité à dire clairement ses sentiments, la déloyauté, la manipulation et le manque d’intégrité sont de son côté.

Après une telle relation, engagez-vous dans des activités qui vous font du bien, allez à la rencontre des autres. Ne pas le faire serait laisser gagner deux fois le prédateur. Il ne le mérite pas. Il y a forcément quelqu’un pour vous, quelque part, qui est capable de vous donner autant d’attention que vous-même êtes capable d’en donner.


Du côté de la recherche scientifique : le ghosting

Les chercheurs en psychologie commencent à s’intéresser à tous ces nouveaux comportements amoureux désadaptés favorisés par les réseaux sociaux et les sites/apps de rencontre. Bien entendu, c’est encore timide, mais une recherche sur Google Scholar avec les mots-clés « ghosting » ou « breadcrumbing » renvoie tout de même des résultats intéressants.


Pour ce qui concerne le ghosting, Powell et ses collègues ont reporté une série d’expériences dans un article paru en 2021. Selon les résultats de cette série d’études, il apparaît que les personnes ayant été ghostées (oui, c’est devenu un verbe dans le langage courant) par un partenaire amoureux rapportaient des niveaux d’anxiété plus élevés que celles et ceux qui ne l’avaient jamais été. De plus, les auteurs de ghosting étaient évalués plus souvent avec un style évitant. Dans une dernière étude, Powell et ses collègues (2021) observaient que ceux qui avaient été déjà ghostés ou avaient déjà à la fois été ghostés et ghosteurs avaient des niveaux d’anxiété plus élevés que ceux qui avaient été seulement des ghosteurs ou n’avaient jamais eu d’expérience précédente de ghosting. Les personnes qui avaient eux-même ghosté ou avaient été à la fois ghostés et ghosteurs rapportaient plus souvent des comportements d’évitement dans les relations amoureuses que ceux qui n’avaient aucune expérience antérieure dans ce domaine. Ces personnes, à la fois ghostés et ghosteurs, partageaient également plus de croyance dans l’idée que « c’est le destin ».


Une autre étude, celle de Jonason et ses collègues (2021) fait encore plus froid dans le dos. Ces chercheurs en psychologie ont effectivement étudié le rôle que pouvait jouer ce qui a été appelé la Triade Noire de la personnalité (psychopathie, machiavélisme et narcissisme en dessous du seuil pathologique) sur le comportement de ghosting. Leur étude montre que :

  1. Ceux qui rapportaient avoir déjà ghosté quelqu'un sans avoir subi préalablement de préjudice pour le justifier (versus ceux qui ne l'avaient jamais fait) estimaient que ce comportement était acceptable et ils avaient des traits Machiavélisme et Psychopathie plus élevés,

  2. Plus les personnes avaient déjà ghosté quelqu'un, plus elles trouvaient que le ghosting était acceptable, surtout dans le contexte d'une relation récente.

  3. Ceux qui avaient des scores élevés sur la Triade Noire (les 3 traits) trouvaient que le ghosting était une solution acceptable pour mettre un terme à une relation courte, mais pas à une relation de longue date. Jonason et ses collègues (2021) montraient également que le fait de trouver acceptable le ghosting pour mettre fin à une relation amoureuse récente était surtout relié au Narcissisme chez les hommes, et, dans une moindre mesure, à la Pyschopathie (consistant à être indifférent aux émotions d'autrui tout en tenant compte des siennes qui sont considérées comme plus complexes, importantes et intenses).



Du côté de la recherche scientifique : le breadcrumbing

Même si les études sont ici aussi encore assez peu nombreuses étant donné la récence des phénomènes étudiés, une équipe de chercheurs en psychologie s’est particulièrement intéressée au breadcrumbing. De manière intéressante, Navarro et ses collègues ont publié deux articles en 2020 : l’un se focalise sur les victimes et l’autre sur les perpétrateurs.


Dans le premier article, Navarro et ses collègues (2020) ont étudié la prévalence du ghosting et du breadcrumbing en étudiant une population de 626 adultes espagnols âgés de 18 à 40 ans (la moyenne d’âge était d’environ 30 ans). Les chercheurs ont observé que la moitié d’entre-eux n’avait jamais entendu parler de ces phénomènes. Toutefois, environ 20% avaient déjà été ghostés ou avaient ghosté eux-mêmes quelqu'un dans les 12 mois écoulés. Et environ 30 % avaient été victimes de breadcrumbing ou avaient eux-mêmes initié une relation amoureuse selon les critères du breadcrumbing. Cela suggère donc qu’environ 30% des relations amoureuses actuelles seraient affectés par ce phénomène de prédation amoureuse. Enfin, des analyses complémentaires suggéraient que l’utilisation de sites ou d’applications de rencontre, une tendance plus courante à s’engager dans des relations à court-terme et la tendance constante à pister les gens en ligne augmentaient la probabilité d’être victime ou de se rendre coupable de ghosting et de breadcrumbing. Nous sommes donc bien en présence d’un phénomène de société néfaste constituant une dérive de l’utilisation d’internet.


Dans un deuxième article, Navarro et ses collègues (2020) ont adopté une démarche originale, puisqu’ils ont conçu et validé un questionnaire permettant de savoir si l’on est soi-même dans une démarche de prédation sexuelle. L’Affective-Sexual Relationships (BREAD-ASR) Questionnaire se décline ainsi en 16 questions dont voici la traduction (non officielle) :

  1. Lorsque mon partenaire exprime ses sentiments, je me sens mal à l'aise et j'essaie de couper court à la conversation.

  2. Mon/ma petit/e-ami/e est la raison pour laquelle j'ai des comportements inconséquents.

  3. Je fais espérer à mon/ma partenaire que je veux une relation de couple pour qu’elle/il reste intéressé/e.

  4. La communication avec mon/ma partenaire dépend de mon propre intérêt et de ma disponibilité.

  5. Je ressens le besoin d'avoir quelqu'un à mes côtés qui se soucie de moi.

  6. Je me sens nerveux/se ou mal à l'aise lorsque mon/ma partenaire fait des plans pour le futur.

  7. J'évite de parler du futur avec mon/ma partenaire.

  8. J'évite de me retrouver physiquement et en personne avec mon/ma partenaire.

  9. Lorsque je parle d’un avenir commun avec mon/ma partenaire, mes réponses restent vagues.

  10. Je contacte mon/ma partenaire lorsque je me sens seul.

  11. Je communique avec mon/ma partenaire pour augmenter mon estime de soi.

  12. Je peux passer des semaines sans communiquer avec mon/ma partenaire.

  13. Lorsque mon/ma partenaire me contacte, j'ignore ses messages.

  14. J'évite de parler de mes sentiments avec mon/ma partenaire.

  15. Je cherche toujours une excuse lorsque mon/ma partenaire veut approfondir la relation.

  16. La plupart des interactions avec mon/ma partenaire se font par le biais des réseaux sociaux.

Pour chaque question, il faut indiquer une note allant de 1 à 5, avec les correspondances suivantes :1 = jamais ; 2 = presque jamais ; 3 = parfois ; 4 = très souvent, et 5 = toujours.


Puis, un score total est calculé en additionnant le score de toutes les questions. Les scores peuvent s’échelonner de 16 à 80. Plus le score est élevé, plus la personne a tendance à s’engager dans des comportements amoureux inadaptés de type breadscruming.


De plus, les analyses réalisées par Navarro et al. (2020) montraient que le breadcrumbing se décomposait en quatre facteurs différents, posant les domaines dans lesquels les auteurs de tels comportements rencontraient les difficultés les plus sévères : (1) Communication ; (2) Evitement ; (3) Engagement ; et (4) (peur de la) Dépendance.


Pour les chercheurs, il n’est pas clair si ces nouveaux comportements amoureux désadaptés favorisés par les outils sociaux dématérialisés sont motivés : (1) par le désir de ne pas blesser une autre personne qui serait plus investie que soi dans la relation, où (2) s’ils sont dus à un désir conscient de contrôler une autre personne pour flatter son ego. Il est également possible que la raison (1) soit la justification consciente de la raison (2), une excuse trouvée pour se donner bonne conscience.


Mais encore une fois, changez les choses !


Si vous vous vous trouvez dans le cas d’être vous-même une personne qui a tendance au ghosting et/ou au breadcrumbing, il est temps de mettre sur pause et d’interroger dans votre histoire de vie ce qui a pu vous préparer à de tels agissements. Le style d’attachement, a minima insécure évitant, est à examiner et à changer en psychothérapie dans le sens d’un attachement sécure qui vous permettra de développer des relations amoureuses fondées sur l’égalité, le partage, la confiance et l’échange. Ce type de relation ne s’obtient pas sans engagement. De plus, avant de trouver le/la bon/ne partenaire, il y aura des échecs et sûrement de la souffrance. Apprendre à tolérer la frustration (ne pas être aimé en retour dans certains cas), apprendre à tolérer ses propres émotions (l'amour peut faire mal) fait partie de la vie.



Sources

Jonason, P. K., Kaźmierczak, I., Campos, A. C., & Davis, M. D. (2021). Leaving without a word: Ghosting and the Dark Triad traits. Acta Psychologica, 220, 103425.


Rodríguez-García, M., Márquez-Hernández, V. V., Granados-Gámez, G., Aguilera-Manrique, G., Martínez-Puertas, H., & Gutiérrez-Puertas, L. (2020). Development and validation of Breadcrumbing in Affective-Sexual Relationships (BREAD-ASR) questionnaire: introducing a new online dating perpetration. International journal of environmental research and public health, 17(24), 9548.


Navarro, R., Larrañaga, E., Yubero, S., & Villora, B. (2020). Ghosting and breadcrumbing: prevalence and relations with online dating behaviors among young adults. Escritos de Psicología-Psychological Writings, 13(2), 45-59.


Powell, D. N., Freedman, G., Williams, K. D., Le, B., & Green, H. (2021). A multi-study examination of attachment and implicit theories of relationships in ghosting experiences. Journal of Social and Personal Relationships, 02654075211009308.


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